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Un ami imaginaire: |
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RésuméUn moment intime entre grand-mère et petite-fille nous fait découvrir tout un monde imaginaire, celui de Ben, un farfadet qui est venu à plusieurs reprises faire briller les couleurs de son univers féerique à la vue de Liana, la grand-mère, sensible aux histoires rocambolesques et insensées. A différents moments de sa vie, elle dut résister à la tentation de partir avec lui, autour du monde, dans ses aventures. Elle n’en avait pas le courage, mais surtout, elle ne voulait pas quitter sa petite famille; sa fille, son mari. Jusqu’au jour où elle se rend compte que sa petite-fille a les mêmes tendances à croire en l’extraordinaire et qu’elle peut partir sans abandonner personne. *** C’était une de ces torrides soirées d’été, où la lumière ne veut plus retourner chez elle. Vanessa posa sa tête sur les genoux confortables de Liana et allongea ses jambes tachées de son sur le siège de la balancelle. Elle était grande pour ses onze ans. « Raconte-moi une de tes histoires, Mamie », dit-elle en levant un doigt pour toucher les trois poils gris, de la longueur d’un ongle, qui dépassaient du pli entre le menton et le cou de Liana. Sa grand-mère paraissait remplie d’histoires. Peut-être était-ce sa couronne de cheveux gris tressés, encore épais et brillants comme les embrasses de velours dans les chambres des châteaux. Ou était-ce ses grands yeux marron foncé, évoquant chez Vanessa les truffes au chocolat ? Liana s’adossa contre le dossier de la balancelle. « Est-ce que je t’ai déjà parlé de Ben ? - Euh... Tu m’as parlé d’un escargot avec une myriade de dents, qui habitait dans le Musée de Londres, mais je crois qu’il s’appelait Félix. Qui est Ben ? - Ah, Ben! C’était un farfadet, enfin, c’est un farfadet », dit-elle en souriant. Liana balaya le jardin du regard comme si elle s’attendait à le voir surgir entre les deux chênes centenaires. « Un farfadet ? C’est quoi un farfadet ? - Ah, les farfadets ! Ils vivent sur une île lointaine et verdoyante, qu’on appelle aujourd'hui l’Irlande. J’imagine qu’on ne les voit pas aussi souvent de nos jours. Selon la légende, ils sont petits, une quinzaine de centimètres environ, tout de vert vêtus, ce qui leur permet d’entrer et de sortir des riches paysages de collines onduleuses ou parfois des nuages maussades. Ils sont plein d’entrain, dit-on, et ils profitent au maximum de chaque rayon de soleil. Ils s’amusent follement dans les arcs-en-ciel et essaient toujours de vérifier s’il y a, comme on le raconte, un pot de pépites d’or au bout. - Ce sont des lutins alors ? - Oui, si l’on veut, et tout aussi sensibles, ajouta Liana avec un sourire. On n’entend toujours parler que des hommes de leur espèce, mais je présume qu’il existe aussi des femmes et des enfants. Ils les gardent probablement bien cachés; c’est leur vie privée, je suppose. - Est-ce qu’il est encore ton ami, Mamie ? » Vanessa avait de la tristesse dans la voix. Ça ne faisait qu’une semaine que son meilleur ami, Alex, était parti avec sa famille habiter très loin. « Et bien, ma chérie, je pense que oui. On ne perd jamais les bons amis », lui répondit-elle tout en lui caressant la joue du pouce. « Mais je ne le vois plus aussi souvent qu’avant. En vérité, cela fait un moment que je n’ai pas de nouvelles de lui. D’ailleurs, c’est depuis qu’il est parti en direction de l’échangeur sur le long nuage blanc. » Vanessa se blottit contre Liana, et à travers ses yeux mi-clos regarda les diamants étincelants du soleil. Elle les referma presque entièrement et aperçut ses longs cils oranges comme une clôture de jardin devant les pissenlits dans l’herbe. Un endroit parfait pour les farfadets, se dit-elle. « Ben était une sorte d'explorateur, je crois. Il était toujours à la recherche d’un autre pot d’or. Lorsqu’il pleuvait trop ou qu’il n’y avait pas assez de soleil ou d’arcs-en-ciel pour tous, les siens l’envoyaient chercher de nouvelles opportunités. Trouver de l’or devint son activité principale. L’ennui était qu’il ne pouvait refouler la curiosité de découvrir d’autres mondes et s’amusait à observer, escalader les arcs-en-ciel et glisser de l’autre côté, à la vitesse allègre d’une bille colorée. Je ne sais pas comment, mais il réussissait toujours à trouver la tenue appropriée pour l’endroit où il débarquait. » Vanessa bougeait les doigts dans les airs, jouant avec les nuages et la lumière de manière à voir des bijoux scintillants sur des monticules pelucheux de peau de mouton. « Il se rendit au pays du long nuage blanc sans problème. C’était facile. Il n’a même pas eu besoin d’un vrai arc-en-ciel, il n’eut qu’à sauter d’une goutte bien ronde à une autre, à la façon dont on traverse un ruisseau, en équilibre sur des pierres à moitié submergées. - Liana, me dit-il, je bondissais allègrement sur ces gouttes comme sur du caoutchouc. Quand je m’arrêtais, c’était pour m’enfoncer dans des toisons de mouton. Je dormais là, l’odeur des agneaux imprégnait mes cheveux, et les graissait. » C’est la dernière fois qu’il est venu, sûrement un peu avant la mort de grand-papa. Il m’a rendu visite, comme ça. Il avait entendu parler des champs d’or de Kalgoorlie. On lui avait dit combien il était difficile de s’y rendre. Il avait même abandonné l’idée que les arcs-en-ciel puissent être le seul moyen de transport possible. « Faut s’adapter, Liana, me dit-il, essayer d’une autre façon. Les arcs-en-ciel ne sont pas éternels. - Alors il prit le vent d’ouest à la manière d’un surfeur, longeant la baie. Ce n’était pas un voyage facile. Il l’avait fait des années auparavant, mais les arcs-en-ciel étaient plus fréquents dans ce temps-là. La mémoire affadit ou embellit le passé, selon notre humeur. Il se rendit à Kalgoorlie et dans ses champs d’or. Kalgoorlie, cet endroit évoquait des étendues poussiéreuses et l’espoir d’être riche. Pas d’arc-en-ciel là-bas, seulement la sècheresse. Et c’est là qu’il séjourna. Quelquefois, il m’envoyait un message par orage magnétique, juste pour me dire qu’il allait bien. - Est-ce qu’il allait vraiment bien, Mamie ? demanda Vanessa, tout bas. - Euh... Je crois que oui. » La voix de Liana fondit dans l’air humide de cette fin d’après-midi, comme du sorbet aux fraises sur la langue de Vanessa. « S’il n’avait que cherché de l’or, je suppose que je ne l’aurais jamais connu. Mais il adorait explorer et surtout se promener autour du monde, aller et venir dans toutes sortes d’histoires. À tel point qu’il y mêlait les siennes et finissait par les vivre aussi. Il se retrouvait parfois dans d’étranges situations. - Comment l’as-tu connu, Mamie ? » Liana s’installa dans le coin de la balancelle et ferma les yeux. « C’était quand j’étais … jeune. Quand j’y pense aujourd’hui, on dirait quelqu’un d’autre. » *** Liana jeta un regard à travers la fenêtre de la librairie de livres d’occasion, puis poussa la lourde porte de verre. Le Havre, c’était en réalité deux anciens appartements dans le vieux village, tout près du quartier des prostituées. Des bibliothèques montaient jusqu’au plafond, presque inaccessibles. Les rayons étaient aménagés autour de vieilles gravures, de poteries et de bustes en plâtre d’adolescents et de faons aux grands yeux. On y trouvait des livres à couvertures rigides ou de poche, certains classés par sujets, d’autres par auteurs, mais toujours en respectant les indications inscrites en lettres gothiques noires sur des étiquettes en carton. A l’arrière d’un labyrinthe d’étagères, deux tables basses, rondes et en marbre, avaient été installées avec des chaises viennoises en osier. C’était l’endroit où l’on pouvait feuilleter les livres. Liana avait du temps aujourd’hui. Elle errait d’un rayon à l’autre, parcourant toute une section puis plongeant dans une autre, l’ordre s’embrouillant sous ses yeux ; femmes, voyage, croissance personnelle, santé, poésie… Un livre couvert de daim marron, de la largeur de sa main, traînait là. Sur la tranche dorée on lisait Poèmes. La couverture était douce, comme si le cuir avait été caressé avec amour pendant des années. À l’intérieur, il y avait une dédicace un peu effacée : À ma petite chérie, avec tout mon amour, Teddie. Noël 1919. Liana le prit, se versa une tasse de la cafetière fumante, delicate attention du maître des lieux, et s’assit pour examiner son livre. Elle feuilleta quelques pages, deux d’entre elles résistèrent, comme des draps bien serrés l’un contre l’autre un matin d’hiver. Elle mit un grand soin à les détacher. Est-ce qu’elle rêvait ? Un petit homme, aussi grand que sa main, roula de la page où se trouvait un oreiller de pétales de rose muscade pressés. Il s’assit et s’étira, bailla en se frottant les yeux. Liana frotta les siens aussi. « Bon, je ne pouvais pas continuer à dormir éternellement, mais cet oreiller de rose muscade et de jasmin, mmmm… dit-il en souriant. Je m’appelle Ben. Et toi, qui es-tu? - Liana. » Elle le fixait pendant qu’il défroissait sa chemise un peu longue et rentrait les pans dans son pantalon de velours qui lui arrivait aux genoux. Elle rajusta ses lunettes de lecture pour mieux l’observer. Ses cheveux qui lui arrivaient au menton étaient d’un blond-roux ensoleillé qui laissait deviner des taches de rousseur. Elle plissa les yeux et observa une barbe de quelques jours à peine. Il ne dormait pas depuis très longtemps. Un peu d’exercice lui ferait du bien. Mais qu’est-ce qu’il pouvait bien manger ? Des vers de terre ? On dit bien qu’ils contiennent plein de protéines. Elle se surprit : était-elle en train de devenir folle ? Deux autres rats de bibliothèque, venant tout juste d’entrer, ne lui portaient pas la moindre attention. Elle regarda Ben parcourir le dessus de la table sur la pointe des pieds, jetant un regard par-dessus bord pour voir à quelle hauteur il se trouvait. Il leva le regard vers les yeux bruns qui le fixaient de derrière la monture de métal noir perchée sur le bout de son nez. « Toi seule peux me voir, Liana. Tu es celle qui m’a réveillé. Les enfants parfois me voient aussi, dit-il, arborant un large sourire. Je suis réel, aussi réel que tu veux que je le sois. » Liana continuait de le fixer et regardait autour d’elle. Puis, rejetant en arrière sa crinière de cheveux noirs, elle releva le menton : « D’accord. Voyons. Premièrement, tu as besoin de nouveaux habits. Tu ne peux pas te balader comme ça. Et dis-moi, ça fait combien de temps que tu dors ? - J’ai été enfermé quand Teddie a perdu sa petite chérie. C’était en 1925, je crois. Est-ce que j’ai dormi tout ce temps ? », dit-il, jetant un œil à son pantalon. « Comment pourrais-je le savoir ? répondit Liana. Mais tu t’es roulé quelque part si on en juge par les brins d’herbe et les trèfles collés à tes collants. Ça ne peut pas venir des roses muscade. Et tes souliers sont couverts de poussière. - Ah oui! Les champs…les nymphes. Teddie aimait bien les nymphes. C’est pourquoi sa petite chérie s’est débarrassée du livre, à cause des nymphes. C’est dommage tout ça. » Leur conversation se déroulait sans queue ni tête. Et s’il y avait bien quelque chose que Liana adorait, c’était l’absurdité. Pas les blagues faciles, mais plutôt les dégringolades de mots insensés amenant une image incongrue après l’autre. Elle raffolait des images qui virevoltent dans tous les sens, des saveurs et des parfums qui dansent et chantent, de chansons racontant l’histoire d’un simple balai qui finit par s’envoler dans la nuit sous le cache-poussière d’une jeune sorcière. Liana se demanda si parler avec un farfadet n’allait pas lui faire perdre la tête. Rick, le mari de Liana, avait des doutes sur sa santé mentale ; mais il n’en faisait pas une maladie, à son grand soulagement. Par contre, elle savait que lorsqu’elle abusait de sa tolérance, ses yeux roulant vers le ciel l’envoyaient bouquiner du côté du Havre. Qu’elle aille là-bas ne le dérangeait pas et il savait que rien ne pouvait lui arriver dans une librairie de livres d’occasion. Habituellement, il avait raison. Cette fois-ci, il avait un peu tort. « Alors, j’ai besoin de nouveaux habits ? » Ben rentra son ventre et gonfla ses muscles comme un boxeur. « Et qui, dis-moi, va pouvoir se les procurer à ma fine taille ? » Il se balança à gauche, puis à droite, l’air satisfait d’être le centre d’attention. « Ne t’inquiète pas pour ça, lui rassura Liana. Fanny, ma fille, a de vieilles poupées. Leurs vêtements t’iront. - Hrmmpf, je ne pense vraiment pas que je vais mettre des habits de femme. » Il s’assit sur le livre de poèmes, croisa ses petites jambes et ses bras. « Est-ce que j’ai parlé de vêtements de femmes ? Effectivement, ça fait un bon moment que tu n’es pas sorti ! Il existe maintenant des poupées de sexe masculin et elles sont habillées comme les gens que tu vois autour de toi. Hmm. Un bermuda et un tee-shirt feront l’affaire. Tu devras venir avec moi. Grimpe dans mon sac et agrippe-toi à la poche intérieure, là. - Liana, lui chuchota-t-il. Il va falloir que tu prennes le livre, celui avec les poèmes. Il fait partie de moi. Ceci dit, seulement si tu veux vraiment que je t’accompagne. - Je vais prendre le livre parce qu’il me plait. » Elle sourit malicieusement. « C’est bien pour ça que je suis venue ici, après tout. » Liana acheta le livre et quitta le Havre avec Ben dans son sac à main en jute vert, contrastant avec sa robe légère à fleurs bleues et blanches. « Tiens-toi bien et regarde autour de toi. Je parie que ça fait longtemps que tu n’as pas pris l’air comme ça », lui dit-elle avec un petit rire, pendant que le sac se balançait sur son épaule. « J’ai roulé ma bosse, tu sais. Ce n’est pas parce que je dors dans les livres que je sens le renfermé. Ah ! Tous les endroits où j’ai mis les pieds, et les choses que j’ai vues ! Les histoires que je peux te raconter ! » Il se mit debout dans le sac, s’agrippant à deux mains à la couture tout en penchant sa tête en arrière pour voir les nuages. Au même moment, un passant bouscula Liana. « Désolé, dit le passant. - Ça va », lui répondit Liana. Ben tomba derrière un porte-feuille rouge et glissa sur un tube de brillant à lèvres ; il dut trouver son chemin à travers les crayons, stylos et peignes en plastique avant d’enjamber un carnet de notes et le livre de poésie pour regagner l’ouverture du sac. « Fais attention, dit-il, c’était pire que la balade en chameau avec Voss à travers le désert. - Quelle balade en chameau ? demanda Liana. - Ah! C’était lorsque j’étais dans l’intérieur du pays et que je découvrais l’histoire de l’Australie… » Ben parla à Liana des feux de camp, du thé qu’il sirotait à même la gamelle, de l’expédition, de la tragédie de Burke et Wills. Il lui conta les récits d’autres contrées comme l’Afrique du Nord et du Sud, les aventures dont il avait été témoin et même certaines qu’il avait vécues. Il parla de tristesse et d’amour avec, dans sa voix chaleureuse, un brin de cannelle. Et voilà comment tout commença; puis les jours s’étirèrent en semaines. Ben racontait ses histoires pendant que l’esprit de Liana essayait de le suivre au rythme des images qu’il faisait apparaître. Elle arrivait parfois à les saisir, les tenir dans ses mains, les retournant doucement dans tous les sens avant de les libérer comme on libère les papillons d’un filet. Rick et Fanny s’étonnaient devant le visage toujours souriant de Liana et se demandaient d’où elle sortait toutes les histoires qu’elle partageait avec eux, surtout depuis qu’elle ne retournait plus au Havre. Cependant, d’une certaine façon, Liana sentait qu’elle s’éloignait d’eux et qu’elle passait plus de temps dans ses histoires que dans sa vie. « Ben, il faut qu’on se parle », lui dit-elle, quelques semaines plus tard. Il ronronna un « mmm », couché sur le dos dans l’herbe moelleuse, quelques brins de verdure entre les dents. « Mais nous ne faisons que ça », lui répondit-il en souriant. « Sérieusement, cette fois-ci. Que fais-tu quand tu ne gambades pas à travers des histoires, quand tu n’erres pas dans des pages d’aventures ? » Ben parut surpris et rougit. « Et bien, tu sais… j’ai un emploi. Je suis…employé utilement, » dit-il en gonflant sa poitrine. Il avait belle allure dans son tee-shirt de James Dean. « Par contre, j’ai été négligent dernièrement…mais ce n’est pas ma faute. - Qu’est-ce qui n’est pas ta faute ? Liana détourna la tête et leva les yeux au ciel. - Il n’y a pas eu d’arc-en-ciel, dit-il, tout bonnement. - Des arcs-en-ciel ? Quels arcs-en-ciel ? - Et bien justement ; les pots d’or, c’est mon boulot de les chercher. Mais c’est vachement difficile lorsqu’il n’y a pas d’arc-en-ciel. » Liana éclata de rire. « Et je suppose qu’il est facile de trouver des pots d’or ? - Bien sûr. » Il était soudainement sérieux. « C’est ce qu’il y a de plus simple. Ce qui est difficile, c’est d’escalader les arcs-en-ciel. Mais c’est amusant », ajouta-t-il. « Et ça ne te manque pas ? Je veux dire, la joie de trouver des pots d’or ? - Bien sûr que oui. Mais j’ai voyagé, dit-il en faisant la moue. - Voyager, se laisser aller,…emporter dans un monde nébuleux, merveilleux… » Et la voix de Liana s’évanouit dans un bourdonnement. Rick et Fanny sortirent jouer dans l’herbe. Liana observa son mari hisser l’enfant sur ses épaules et galoper comme un cheval fougueux. Ils firent un geste de la main à Liana, assise à l’ombre d’un lilas blanc. Elle agita la sienne en retour. « Ben, je crois qu’il est temps que je te raccompagne. Je sens la venue d’un arc-en-ciel, lui dit-elle en souriant. - Moi aussi. Mais ne me raccompagne pas, Liana. Je peux en attraper un d’ici. » Il posa un baiser sur le bout de son doigt et le plaça doucement sur les lèvres de Liana. « Par contre, garde le livre de poèmes. Si tu as besoin de moi, tu n’as qu’à l’ouvrir à la page des roses muscade, celles qui proviennent de l’île lointaine et verdoyante. » Ses yeux scintillaient. « Maman, regarde ! s’écria Fanny. Un arc-en-ciel ! Et il y a quelqu’un qui grimpe dessus. Tu le vois ? - Oui, ma chérie, je le vois. » Liana glissa son bras dans celui de Rick et une larme brilla dans son œil. *** « Et la petite fille, c’était maman ? - Oui, ma chérie. Ta mère. - Et Rick, c’était grand-père ? - Grand-père. Rick. Cher Rick, dit Liana. Je me demande s’il n’a jamais senti la présence de Ben. Ben était invisible, tu sais. Les farfadets le sont toujours. Mais Fanny l’a vu une fois. Par hasard, ceci dit. C’était comme si elle ne voulait pas vraiment le voir, et la volonté c’est le secret de tout, ma chérie. Tu peux arriver à tout si tu le veux vraiment, mais tu dois te l’avouer, ainsi qu’à ceux qui t’entourent, puis aller vers ton but. Cela demande beaucoup de courage. - Comme quand je veux une glace à tout prix ? - Eh bien oui, un peu comme ça. Lorsque tu veux une glace à tout prix, tu le dis, non ? Et bien, quand les gens grandissent, il semble qu’ils n’expriment plus ce qu’ils veulent vraiment. Ils n’osent plus, ou plutôt ils ne savent plus, quelquefois même, ils ne veulent plus rien. » Vanessa comprenait un peu, mais pas tout. Parfois, on aurait cru que les adultes sont dépassés par leurs problèmes, et qu’une bonne partie de ceux-ci, ils se les créent eux-mêmes. « À voyager autour du monde comme il l’a fait, toutes ces histoires auxquelles il se mêlait, cela avait un prix. Il a connu beaucoup de bonheur, mais je suppose qu’il a aussi eu sa part de solitude et de douleur. - Est-ce que tu l’as revu par la suite, Mamie ? - Oui. Ben est revenu une autre fois, beaucoup plus tard, ta mère avait déjà quitté la maison. C’était juste avant qu’elle ne rencontre ton père. » *** « Banzaï ! » Des morceaux verts gélatineux volèrent dans les airs quand Ben atterrit les pieds dans la gelée frissonnante de fruits d’été. « Ma chartreuse ! » cria Liana, finalement secouée d’un rire jubilatoire quand elle reconnut le farfadet vêtu d’un kimono, planté dans le dessert, les mains sur les hanches. « Oh, Ben. Tu m’as tellement manqué, lâcha-t-elle. Comment vont les affaires d’arc-en-ciel ? Pourquoi es-tu habillé en samouraï ? » Ben se hissa hors du bol en verre de Bohême. Il secoua autant qu’il put la substance collant à ses pieds et à ses jambes, tout en remontant l’ourlet de sa robe tissée de bleu et de blanc, assez haut pour se rendre jusqu’au bord de l’évier sans trébucher. Là, il s’assit et tendit les jambes pour les rincer sous l’eau du robinet que Liana avait ouvert. « Il y a beaucoup d’arcs-en-ciel ces jours-ci. Mais on ne peut pas toujours travailler, dit-il en souriant. Désolé pour la gelée, mais je ne pouvais pas m’en empêcher, » ajouta-t-il, l’œil vif. « Toutes ses couleurs. J’explorais le Japon lorsque je me suis dit qu’il fallait que je vienne tout te raconter. » Liana essuya la glu du plan de travail et enleva son tablier de vichy rouge. « Tu aurais pu atterrir plus discrètement » le gronda-t-elle, retenant son sourire. « Regarde toute cette matière gluante. » Ben baissa la tête. « Je sais. J’essayais de devancer le tonnerre. Tu sais comment ils font ? - Comment ils font quoi ? » En prononçant ces mots, Liana se rendit compte qu’encore une fois elle se laissait prendre au jeu. « Comment ils fabriquent le tonnerre, ma foi. Ils utilisent de la peau de poisson séché, tendue sur des tambours, de la grosseur d’une timbale, mais ils en ont trois. Puis ils roulent les baguettes feutrées sur la peau jusqu’à ce que ça gronde. Lorsqu’ils remontent les gammes, les éclairs crépitent en même temps. Quand ils descendent les gammes, il n’y a qu’un faible grondement. Et puis il y a souvent un arc-en-ciel qui suit. » Liana le regarda fixement. Elle n’avait aucune idée à qui ‘ils’ faisait référence, mais pour une raison quelconque, pour la première fois, elle n’avait pas envie de poser la question. Il ajouta : « Et le seul moyen de les arrêter, c’est en perçant la peau d’un cri très strident. - Mais il n’y a pas eu de tonnerre, Ben » lui dit-elle tout en écartant de son visage une mèche argentée parmi la longue tignasse noire. « Je sais. Je voulais seulement essayer, au cas où… » Et il recommençait. Les folles images et aventures, le va-et-vient des fantaisies délicieuses. Elle n’avait même pas rouvert le livre de poèmes, celui dans lequel elle l’avait trouvé en train de roupiller parmi les roses muscade. Elle n’avait pas osé le rouvrir depuis le jour où il était reparti en grimpant lestement sur l’arc-en-ciel, en quête de pots d’or. Certaines choses doivent être laissées en paix. Mais c’était comme s’il l’avait entendu s’ennuyer. « C’est ta chartreuse, Liana, lui dit-il en souriant. Pleine des couleurs de l’arc-en-ciel, d’abricots dodus, de framboises juteuses à souhait, de tranches de pommes vertes croustillantes, de fraises riantes, couronnées de feuilles de menthe fraîches et piquantes. Je mourrais d’envie d’y plonger. - Eh bien, nous ferions mieux de rincer ton kimono et de le mettre à sécher. Et toi aussi, à te regarder. » Liana indiqua la tringle à rideau du doigt et poussa le tissu de coton ensoleillé d’un côté. « Monte t’asseoir là-haut, hors de ma vue, le temps que je nettoie tout ça, » lui dit-elle, en accrochant le kimono dégoulinant, deux fois la grandeur de sa main, sur la poignée de porte de la cuisine. Ben prit une grande respiration, puis réussit à sauter du premier coup sur la tringle et à s’y agripper avec les mains et les pieds. Fier, il se balançait, pendu par les genoux, les yeux mi-clos et ses cheveux, une gerbe de blé doré, retombaient comme de la soie. « Je suis fainéant, » dit-il, arrêtant de se balancer. Il ferma les yeux et feignit d’être endormi. Liana le fixa du regard. Il n’avait pas changé. Il portait toujours le tee-shirt blanc et le bermuda qu’elle avait dénichés dans la garde-robe des poupées de Fanny, il y avait longtemps. « Nous avons mangé du poisson cru, tu sais, » dit-il en sautant agilement sur le comptoir de la cuisine. « Qui ça, ‘nous’ ? Et c’était quand ? » demanda Liana, bien consciente qu’elle avait encore une fois mordu à l’hameçon. Dans le vieux Japon. Près du village, avec Anjin-san. Les baguettes ne se manient pas facilement. Elles sont plutôt arrondies au Japon et la nourriture a tendance à glisser si on ne s’applique pas. Par contre, pour le sushi, ça va ; tu peux les piquer avec les baguettes. Tu as déjà essayé ? » Liana n’avait jamais mangé de poisson cru. Non pas qu’elle n’eût osé, mais où pouvait-elle bien trouver du poisson cru en pleine campagne ? De toute façon, elle n’était jamais allée dans un restaurant japonais. « Tu sais, dans les grandes villes, ils ont même des bars de nos jours où des petits bateaux pleins de toutes sortes de mets de poissons et de morceaux de choix passent devant la table pour te faire envie. Je pourrais t’y emmener… » dit-il, en laissant la question en suspens. Liana sentit l’invitation familière et se demanda si elle arriverait un jour à se débarrasser de cet étrange petit homme. « Ben, nous avons déjà discuté de cela auparavant. » Ne l’avait-elle pas renvoyé à ses affaires, à la recherche de pots d’or. Ne l’avait-il pas quittée, laissant une larme dans ses yeux, alors que sa fille pointait vers la silhouette qui escaladait l’arc-en-ciel ? Mais Fanny était adulte maintenant. « Et pourquoi pas ? dit Liana. - C’est possible », lui répondit Ben en grimpant sur les étagères de condiments. Tenant le pendentif en argent suspendu à l’unique anneau de Liana, il sauta habilement sur son épaule droite. « Je parlais de vieillir. » Ben fouina le lobe d’oreille de Liana mais elle prétendit ne pas entendre le faible et distant grondement. *** Liana tapotait doucement sur l’accoudoir en tek de la balancelle. « Es-tu allée avec lui manger du sushi, Mamie ? - Non, ma chérie. Je suppose que j’avais déjà commencé à ne plus rien vouloir. Et puis il y avait ton grand-père. Je ne pouvais pas partir comme ça pour aller manger du poisson cru avec des baguettes arrondies. - Et ses aventures ? - Oh ! Il envoyait un crépitement d’éclair ou parfois même des vers luisants, dans la nuit. Mais c’était juste de courts messages. Je crois qu’il les envoyait seulement pour me rappeler qu’il était toujours là. - Pourquoi n’es-tu jamais partie avec lui, Mamie ? - Ce n’était pas facile, tu sais. Il y avait grand-père, et ta mère. Et je crois que j’étais aussi un peu peureuse. Ça demande du courage, tu sais, et le courage, ça s’efface aussi facilement qu’une erreur dans ton cahier d’exercices. - Je n’efface pas mes erreurs, Mamie. Je les rature et puis je recommence. - Les choses ont changé. » Liana caressa la tête rouquine et échevelée sur ses genoux. « Peut-être qu’il est bien de voir ce que tu avais avant. Ça t’oriente pour le futur. - Et s’il revenait…je veux dire, maintenant ? - Oh, Vanessa. Je suis une vieille femme maintenant. Même si je le voulais, j’aurais bien de la difficulté à escalader les arcs-en-ciel. Ils n’ont même pas de marches et mes mains ne seraient pas capables de tenir les rampes d’escalier indigo. » Cette idée la fit rire, tout comme Vanessa qui pressa la main de Liana, appuyée sur sa poitrine. « Et puis en plus, je suis bien trop grande. Je briserais sûrement le vieil arc-en-ciel ou je le ferais tellement plier qu’il ne serait plus possible d’y glisser. » Leurs rires finirent comme des soupirs heureux sur l’oreiller pendant que la lumière prenait une teinte saumon. Les yeux de Vanessa se fermèrent et Liana transféra de sa cuisse le poids de l’enfant endormi sur le siège coussiné. Elle se redressa doucement et se frotta les genoux. La douleur amplifiait de jour en jour ; elle la sentait dans les nœuds de ses doigts aussi. Bouger aidait. Mais il fallait davantage plus de temps pour recommencer à bouger ces jours-ci, songea-t-elle. Liana se leva et alla jusqu’aux deux chênes identiques ; ils étaient là depuis aussi longtemps qu’elle se souvienne, leurs feuilles aussi denses que des épinards émincés et prêts à être lavés, faisant de l’ombre aux pique-niques le jour, abritant les bébés chauve-souris poilus la nuit. Elle était heureuse que, depuis la mort de Rick, sa fille soit revenue avec son mari et Vanessa pour partager la vieille et grande maison avec elle. Fanny ressemblait tellement à son père, pensa-t-elle. Si sérieuse, les pieds sur terre. Elle avait aussi hérité de ses yeux noisette, ainsi que de sa myopie. Vanessa, c’était une autre histoire. Vanessa était différente. Liana se demandait si l’amour de l’absurdité ne sautait pas une génération, comme la bonne vue et les yeux marrons. Ses cheveux argentés formaient autour de sa tête une couronne bien nattée et des boucles vives descendaient en vrille autour de son visage, dans l’humidité d’une nuit d’été, avant la pluie. Elle s’adossa contre le premier chêne et soupira. « Liana,…ici en haut, une branche plus haut. » Elle se retourna et vit deux petites jambes qui pendouillaient et des orteils pointus essayant d’attraper ses boucles. « Liana, je suis de retour. Tu arrives encore à me voir ? - Ben. » Les années ne lui avaient pas fait oublier ce pincement de cœur. « Est-ce vraiment toi ? » - Bien sûr, Liana. Et je t’ai apporté quelque chose. » Il descendit doucement sur son épaule. Elle était surprise de son poids, léger comme une plume. « Donne-moi tes mains. Tends-les vers moi. » Liana tendit ses mains vers lui, il les frotta et les caressa délicatement, trempant les mains dans une poche de cuir mou pour les couvrir d’une fine poudre doré. « C’est de la poudre d’or, Liana. Elle soulagera la douleur. Elle ne disparaîtra peut-être pas complètement, mais ça aidera. » Liana sentit les articulations de ses doigts s’assouplir. Il en saupoudra encore dans ses mains. « Maintenant, frotte-toi les genoux. » Liana frotta la poudre jaune résineuse sur ses rotules, son dos faisant alors un pont-levis jusqu’à terre pour Ben. « Ben, ça marche. Les grincements et les craquements ont disparu. - Ils reviendront, comme le tonnerre, dit-il tristement. Mais, ajouta-t-il avec un scintillement dans les yeux, j’ai travaillé le cri strident. J’y arrive assez bien maintenant. Alors… - Alors ? - Tu pourrais venir avec moi maintenant, n’est-ce pas ? Je n’ai plus vraiment besoin de faire la chasse aux pots d’or. On pourrait profiter des arcs-en-ciel, tout simplement. Si tu venais, il n’y aurait plus de jointures grinçantes, que de longues courses sans accrocs et nous pourrions nous asseoir là-haut et balancer nos jambes dans le vide tout en regardant défiler les images du monde d’en-bas. Nous pourrions aussi danser une scottish à la suédoise ou une valse ou encore sauter sur des gouttes d’eau ; elles sont très rebondissantes, tu sais. - Oh, Ben. J’aimerais bien, mais Ben… - Liana, Si tu me suis, tu ne pourras plus revenir. Tu dois être sûre de ce que tu veux. » Son visage avait vieilli, tout comme son monde à elle. Les petites rides autour de sa bouche témoignaient de ses attaques de rire jubilatoire. Cependant, ses yeux bleu pâle renfermaient une douceur que seule la tristesse pouvait avoir ensemencé. Elle crut qu’elle avait oublié comment pleurer, ça faisait tellement longtemps. La dernière fois, c’était quand ils avaient enterré Rick. Il y avait déjà trois ans. Elle crut qu’elle avait épuisé toutes ses larmes, mais aujourd’hui, elles se formaient de nouveau, captives dans ses yeux comme des ménisques de mercure. Ben sourit d’un sourire ferme et franc et lui remit le petit sac de poudre dorée. « Ceci devrait suffire, Liana. Je pense que je ferais mieux de partir, alors ce sera un adieu. » Liana sentit qu’elle devait lui faire un signe de la tête mais son cœur la retenait. Elle ne pouvait lui répondre. Ses yeux, incapables de lui rendre son « au revoir », se cachaient sous ses paupières fermées. Lorsqu’elle les ouvrit, il était parti. Liana retourna à la balancelle matelassée où Vanessa dormait. Il y avait toujours une place pour elle à l’extrémité. Elle ouvrit le petit sac de daim marron et versa la poussière dorée sur ses paumes, les frotta et regarda s’écouler doucement la poudre à travers ses doigts, tandis que les larmes ne purentt être retenues plus longtemps. Comme elle pétrissait ses genoux en faisant de petits mouvements circulaires, imperceptiblement et tout doucement, elle ressentit un apaisement, un laisser-aller, un rapetissement…Elle rapetissa jusqu’à ce que ses pieds ne puissent plus toucher terre, et en effet, ils ne touchaient plus que le bord du siège. Elle glissa ses jambes par-dessus bord, se laissa tomber pour atterrir sur l’herbe moelleuse. Elle alla jusqu’aux arbres, au moment où un arc-en-ciel de clair de lune apparaissait dans le crépuscule. Ben sortit de derrière les chênes et tendit vers elle son bras droit, elle mesurait maintenant une demi-tête de moins que lui. Elle lui prit la main en souriant et c’était comme si son âme voulait jeter ses bras autour de son cou. Ils avaient encore du temps, pensa-t-elle, tout le temps du monde. Des gouttelettes de pluie tombèrent sur le visage de Vanessa. Elle frotta ses yeux couleur chocolat et leva la tête pour apercevoir deux petites personnes grimper les marches argentées de l’arc-en-ciel au clair de lune et l’une d’elles avait la main sur la rampe indigo. Un petit sac se trouvait à côté de Vanessa ; il portait des traces de poussière d’or. A travers ses larmes, la petite fille sourit, alors que la pluie commençait à tomber dans la nuit. « Au revoir Mamie, » dit-elle, en serrant le petit sac. « Ramène-moi quelques histoires. » FIN
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